Monuments historiques : le symbole peut l’emporter sur la vérité (« When the legend becomes facts, print the legend! »)

« When the legend becomes facts, print the legend! »

Cette phrase, qui clôt le cultissime film « l’homme qui tua Liberty Valance » (John Ford, 1962) peut être traduite par « quand la légende devient réalité, imprimez la légende ! »

Et le vieux sénateur Stoddard, un « type bien », qui confessait n’être pas le héros que l’on croyait, voit, estomaqué, un journaliste refuser de publier ce scoop. La légende vaut mieux que cela.

John Ford l’avait compris : la Démocratie représentative, même vertueuse (et qui de toute manière est le moins mauvais des régimes, voir ici et surtout ), incarnée par la figure du sénateur Stoddard, a nécessairement un lien complexe avec le mensonge.

https://youtu.be/363ZAmQEA84?t=36

Et peu l’ont aussi bien analysé qu’Alain Etchegoyen au début de son ouvrage « La démocratie malade du mensonge » , Ed. F. Bourin, 1993 :

A lire gratuitement sur : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33362080/f18.item

 

Ce qui est vrai de la Démocratie l’est plus encore de l’Histoire nationale. D’un côté on veut, à juste titre, la revisiter sans cesse, déconstruire le « roman national » pour retrouver la réalité passée et mieux la comprendre… et d’un autre côté on n’arrive pas à se passer des symboles, même faux ou faussés, ou en tous cas décalés. Car le symbole lui-même représente une histoire.

Une butte, par exemple, appelée « butte aux zouaves » va finir pour des générations à représenter la mort des soldats d’Afrique. Et cette butte va symboliser des combats qui en réalité ont eu lieu, mais pas avec tant de zouaves morts que cela, et qui ont eu lieu à côté. Le spectateur ne comprendra pas toujours que la butte est un symbole de combats plus distants et, surtout, un peu distincts de ce qu’il a cru. Mais ladite butte, symbole mémoriel, est en soi une pièce d’histoire, un lieu de mémoire…. pour des combats et des sacrifices qui n’en sont pas moins réels quoiqu’un peu éloignés.

Un arrêt de la CAA de Douai l’éclaire nettement. Avec des formulations qui ne peuvent qu’alimenter le débat.

Cette cour a en effet confirmé le refus de radiation de la Butte des Zouaves de l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.

Que nous dit Wikipedia ? Citons :

« Cette butte se trouvait sur la ligne de front allant de Tracy-le-Val à la ferme de Maison-Rouge. Occupée par les troupes françaises depuis septembre 1914, une compagnie entière de Zouaves y fut ensevelie par l’explosion d’une mine allemande en décembre 1914. Durant l’Occupation, en 1942, six otages y furent fusillés par les Nazis. Le site est inscrit aux Monuments historiques depuis le 2 avril 2002. »

Or, force est à la CAA d’admettre que cette réalité historique s’avère, à tout le moins, fort discutée.

C’est d’ailleurs ce qui avait justifié la position du TA qui, lui, avait censuré la position préfectorale au nom de la réalité historique précise. Citons l’arrêt de la CAA sur ce point précis :

« Par un jugement n° 1403523 et 1500278 du 14 mars 2017, le tribunal administratif d’Amiens a annulé la décision du 6 décembre 2014 par laquelle le préfet de la région Picardie a implicitement rejeté la demande de la SCI du Marquet tendant à l’abrogation de l’arrêté d’inscription de la Butte des Zouaves au titre des monuments historiques. Pour cela, le tribunal s’est fondé, d’une part, sur la circonstance qu’aucune trace de l’hécatombe des zouaves n’avait été trouvée à l’endroit supposé du front et qu’aucune archive n’attestait de la disparition soudaine d’une compagnie entière, d’autre part, que les six personnes fusillées en 1942 ne l’avaient pas été à l’endroit de la « Butte des Zouaves ». 

C’est clair.

Mais la suite de l’arrêt de la CAA retourne cette problématique. D’autant que les services de l’Etat avaient pris soin de ne pas motiver leur décision par des morts de zouaves qui semblent désormais, à tout le moins, évanescentes.

Peu importe la réalité historique : des événements proches ont eu lieu et le lieu de mémoire, même décalé ou rêvé, suffit à en faire en soi un objet d’histoire.

Tout comme les manuels d’histoires de la fin du XIXe siècle forgés par le « roman national » sont erronés techniquement, en termes historiques… mais correspondent à une historiographie qui est en soi un objet d’histoire.

Citons la CAA qui faute de zouaves et faute pour les faits historiques précisément liés à cette butte, n’en fait pas moins de celle-ci un objet historique :

« 23. La décision contestée s’appuie sur l’existence d’un lieu où se trouvait un réseau dense de tranchées et de boyaux dès septembre 1914 et le lien avec la guerre des mines entre janvier 1915 et juin 1916 durant laquelle trois sapeurs ont été ensevelis le 23 décembre 1915. Elle fait également état de la dimension mémorielle du site en raison de l’exécution de six otages français en 1942 dans les environs proches. Enfin, le préfet a relevé que le site apparaissait comme un lieu de souvenir et de pèlerinage pour les zouaves.

« 24. Il résulte de la carte superposant une carte des tranchées du 25 mai 1916 et une vue satellite de la zone autour de la Butte des Zouaves, que le site sur lequel se trouve désormais cette butte se trouvait entre les tranchées françaises et allemandes. Il ressort également des pièces du dossier et notamment d’un extrait du journal des marches et opérations du 35ème corps d’armée, qu’au cours du mois de décembre 1914, le secteur dit du « champignon », qui correspond à un secteur plus large que celui de la Butte des Zouaves, a été repris par les français. Il est également établi que des zouaves ont disparu dans le secteur. La circonstance, non contestée, que cette Butte n’existait pas à la fin de la première guerre mondiale, ne faisait pas obstacle à ce qu’elle soit ultérieurement identifiée comme un lieu de mémoire.

« 25. Si les sociétés du Marquet et Gurdebeke soutiennent que la guerre des mines ne faisait pas « rage » dans ce secteur, il n’en demeure pas moins qu’il a été touché par la guerre des mines, ainsi qu’en atteste la carte versée au dossier intitulée « La guerre des mines au bois de Saint-Mard ». Par ailleurs, même si l’ensevelissement de trois sapeurs ne pouvait justifier à lui seul le classement de la Butte, le préfet n’a pas commis d’erreur de droit en retenant également cet évènement pour justifier le classement. Il n’a pas davantage porté atteinte à la dignité des sapeurs en classant le site comme un lieu de mémoire pour les zouaves.

« 26. Il ressort également des pièces du dossier que six prisonniers du camp de Royallieu à Compiègne ont été fusillés par les allemands en février et mars 1942. Si cette exécution ne s’est pas déroulée au niveau de la Butte des Zouaves, il ressort des pièces du dossier que la pierre de commémoration, initialement placée sur un terrain désormais exploité, a été placée dans les années 1980 au niveau de la Butte des Zouaves. Le préfet, qui n’a pas commis d’erreur de fait, n’a pas davantage commis d’erreur de droit en retenant la dimension mémorielle du site tenant à la fusillade de 1942.

« 27. Il ressort enfin des pièces du dossier que dès 1951, la Butte des Zouaves a été identifiée par une association des anciens combattants d’un régime de zouaves, dans le cadre d’une manifestation commémorative. S’il n’est pas contesté qu’elle ne figure pas sur la carte des sites de mémoire et qu’aucune commémoration ne s’y déroule le 11 novembre, il ressort des pièces du dossier que des cérémonies officielles, comme celle du 26 mars 2017, se sont déroulées tant au niveau du mémorial national des Zouaves, qu’au niveau de la Butte des Zouaves.

« 28. Il résulte de l’instruction, qu’à supposer même que le réseau de tranchées n’ait été constitué qu’en décembre 1914 et non en septembre 1914, le préfet des Hauts-de-France aurait pris la même décision s’il s’était fondé uniquement sur les autres motifs de sa décision. »

 

Bref le Préfet a raison en droit. On va continuer à honorer des zouaves qui ont certes bravement combattu et méritent d’être célébrés, mais qui sont allés se faire tuer ailleurs. On va rattacher cette butte à des faits historiques qui s’avèrent plus distants géographiquement et factuellement que prévu.

« When the legend becomes facts, print the legend! »… 

 

Source :

CAA Douai, 6 avril 2023, Ministre de la culture, n°22DA00568